(1/3) Classification du hadîth selon le nombre de ses chaînes de transmission

Introduction :

Les textes rapportés par une chaîne de transmission sont de deux types, en fonction du nombre de rapporteurs présents à chaque niveau de la chaîne :
– Le hadîth « mutawâtir » ou « rapporté au tawâtur »
– La hadîth « wâhid » (pluriel : « âhâd »)

Ces deux types de hadîth font l’objet de subdivisions que nous étudierons en détail ci-après inshâ Allah.

1) Le hadîth « mutawâtir » :

Définition :
– Littéralement, le terme mutawâtir est dérivé du mot « tawâtur« , qui signifie « succession ».
Par exemple, l’expression « tawâtara-l-matar » signifie : « les épisodes de pluie se sont succédé ».
– Terminologiquement (istilâhan), il s’agit d’une information transmise par un nombre si important de personnes qu’il est impossible qu’elles se soient concertées pour l’inventer.

En d’autres termes, c’est un hadîth transmis, à chaque niveau, par un nombre très nombreux de rapporteurs, si nombreux qu’il est jugé impossible qu’ils se soient accordés pour l’inventer.


Critères :
Les critères pour qu’une information soit considérée mutawâtir sont au nombre de quatre :
– Être rapporté par un nombre considérable de personnes. 
​Il y a divergence quant au nombre minimum de rapporteurs (ruwât). L’avis qui semble le plus correct est que ce nombre doit être au minimum de 10. 
– Que ce soit à tous les niveaux de la chaîne qu’il y ait ce nombre considérable de rapporteurs. 
– Qu’il soit impossible qu’ils se soient mis d’accord pour mentir et inventer le hadîth concerné.
Que leur information soit basée sur la perception des sens (hiss), c’est-à-dire qu’ils disent : « nous avons entendu », ou « nous avons vu », ou « nous avons touché », etc. (par opposition à une information basée sur la déduction rationnelle (‘aql), comme, par exemple, être d’avis que l’univers a commencé à exister à un moment donné. Ceci n’est pas une information qu’on qualifiera de mutawâtir).


Son statut :
Le hadîth mutawâtir confère une certitude quant à l’information qui est transmise (al ‘ilm ud-Dharûrî). ​On le considère comme vrai, et on y croit, tout comme quelqu’un qui voit une chose de ses propres yeux croit en sa réalité. Par conséquent, tout hadîth mutawâtir est accepté, et nul besoin d’étudier la fiabilité de ses rapporteurs.


Ses types :
Il y a deux types de hadîth mutawâtir :
– Le mutawâtir lafzî: c’est celui dont les mots et le sens sont mutawâtir.
– Le mutawâtir ma’nawî : c’est celui dont le sens uniquement est mutawâtir. Ses mots ne le sont donc pas.

Voici deux exemples :
– Un hadîth mutawâtir lafzî : « Celui qui ment délibérément à mon sujet, qu’il prenne sa place en Enfer« .
— Il a été relaté par plus de 70 compagnons (que Dieu les agrée).
— Et aux niveaux suivants, il y avait toujours autant de rapporteurs voire davantage. 
– Un hadîth mutawâtir ma’nawî : il a été rapporté du prophète (que Dieu le bénisse et le salue) une centaine de hadîths dont le sens est qu’il a levé ses deux mains lors de l’invocation (du’â).
Chacun de ces hadîths n’évoque cependant pas la même invocation. C’est donc leur sens global qui est mutawâtir et non pas leurs mots.


Son nombre : 
Les hadîths mutawâtir, bien que relativement peu nombreux comparativement aux hadîths âhâd, existent en grande quantité.

On peut citer à titre d’exemple :
– le hadîth concernant le hawdh
le hadîth concernant le mas’h sur les khouff
– le hadîth concernant le fait de lever les mains lors du changement de position durant la prière
– etc.

2) Le hadîth « wâhid » :

Définition :
C’est un hadîth qui ne répond pas aux critères du hadîth mutawâtir


Statut :
Il confère une connaissance qui est fondée sur la réflexion et la déduction (par opposition à la connaissance évidente conférée par le hadîth mutawâtir).

Mahmûd at-Tahhân écrit :
«يفيد العلم النظري؛ أي العلم المتوقف على النظر والاستدلال» (Taysîru mustalahi-l-hadîth, p.20)

Il y a deux classifications possibles du hadîth wâhid.
L’une en fonction du nombre de ses chaînes de transmission et l’autre en fonction de son degré d’authenticité. 


Classification du hadîth wâhid en fonction du nombre de ses chaînes de transmission :

Le hadîth wâhid se divise, en fonction du nombre de ses chaînes de transmission, en trois catégories : 
– Le hadîth mash’hûr
Le hadîth ‘azîz
Le hadîth gharîb


A) Le hadîth mash’hûr :

Définition :
C’est le hadîth dans la chaîne de transmission duquel, à chaque niveau, il y a trois rapporteurs ou plus, sans qu’ils n’atteignent le nombre minimum requis pour qu’il soit mutawâtir

Exemple : 
Le hadîth : « Allah n’enlèvera pas le ‘ilm en l’enlevant (du cœur des) gens, mais il l’enlèvera par la mort des savants religieux jusqu’à ce qu’aucun des (savants religieux) ne reste. Les gens prendront alors des dirigeants ignorants qui, consultés, donneront leur verdict sans science. Alors ils s’égareront et égareront le peuple« .
Il a été rapporté par Al-Bukhârî (1/194 ; n°100), Muslim (4/2058 ; n°13), At-Tabrânî (n°6403), Ahmad (4/160) et Al-Khatîb (5/312) par la voie de 4 compagnons : 
عبد الله بن عمرو بن العاص,
— زياد بن لبيد,
عائشة,
أبو هريرة


Son statut :
Il faut faire une recherche au préalable pour pouvoir déterminer si un hadîth mash’hûr est authentique, hasan, faible (dha’îf) ou inventé (mawdhû’).
Mais dans le cas où il est authentique, il est d’un degré supérieur (râjih) que le hadîth ‘azîz ou gharîb


Le hadîth « mustafîd‘ » :
Voici les trois avis quant à sa définition :
— C’est un synonyme de « mash’hûr »
Selon cet avis, un hadîth mash’hûr peut donc être qualifié de « mustafîd’ » également.​
— Il est plus particulier que le hadîth mash’hûr
​– Il est plus général que le hadîth mash’hûr


Des compilations célèbres de hadîths mash’hûr :
Il n’y a pas eu de compilation de hadîth mash’hûr. Par contre, si par « mash’hûr » on entend le mot en son sens littéral (qui est : « célèbre »), alors effectivement il y en a eu des compilations.
En d’autres termes, ce sont des livres qui rassemblent les hadîth célèbres et répandus parmi les gens.
En voici une liste succinte : 
​– المقاصد الحسنة فيما اشتهر على الألسنة de As-Sakhâwî
​– كشف الخفاء ومزيل الإلباس فيما اشتهر من الحديث على ألسنة الناس de Al-‘Ajlûnî
​– تمييز الخبيث من الطيب فيما يدور على ألسنة الناس من الحديث de Ibn ud-Daybagh ash-Shaybânî


B) Le hadîth ‘azîz :

Définition : 
C’est le hadîth dans la chaîne de transmission duquel il y a, à chaque niveau, deux rapporteurs au minimum. 
En d’autres termes, il faut qu’à aucun niveau de la chaîne il y ait moins que deux rapporteurs.
A l’inverse, s’il y a plus que deux rapporteurs à un des niveaux, mais qu’à au moins un autre niveau il n’y a que deux rapporteurs, c’est tout de même un hadîth ‘azîz. Cela car, pour définir quel type de hadîth c’est, on prend en compte le niveau qui comporte le nombre le plus petit de rapporteurs (al-‘ibratu li-l-aqall)​. 

– Selon Ibn Hajar, c’est cette définition qui est la bonne.
– Mais certains autres savants définissent le hadîth ‘azîz différemment.
Selon eux, est ‘azîz tout hadîth relaté, à chaque niveau, soit par deux rapporteurs, soit par trois. Cette définition implique que, dans certains cas, il n’y a pas de différence entre un hadîth ‘azîz et un hadîth mash’hûr

Exemple : 
Le hadîth : « Aucun de vous n’est croyant tant que je ne lui suis pas plus cher que son enfant, son père et l’humanité entière« .

– Muslim l’a rapporté de Anas (n°69) et al-Bukhârî de Abû Hurayra (n°15) (qu’Allah les agrée).
— L’ont relaté de Anas : Qatâda et ‘Abd ul-‘Azîz ibn Suhayb.
— L’ont relaté de Qatâda : Shu’ba et Sa’îd.
— L’ont relaté de ‘Abd ul-‘Azîz : Ismâ’îl ibn ‘Ulayya et ‘Abd ul-Wârith. 
—- Et ainsi de suite, un groupe de rapporteurs a relaté de chaque niveau précédent. 

Il n’y a pas de compilation dédiée au hadîth ‘azîz. Il semble que ce soit en raison du petit nombre de cette catégorie de hadîth. 


C) Le hadîth gharîb :

Définition : 
C’est le hadîth qu’un seul rapporteur relate. 

En d’autres termes, c’est le hadîth dans la chaîne duquel il y a, à au moins un niveau, un seul rapporteur, et ce peu importe qu’à un autre niveau il y en ait davantage. Cela car, comme on l’a vu précédemment, pour définir quel type de hadîth c’est, on prend en compte le niveau qui comporte le nombre le plus petit de rapporteurs (al-‘ibratu li-l-aqall)​.


Seconde appellation du hadîth gharîb :
Beaucoup de savants qualifient le hadîth gharîb de : hadîth « fard« . ​
Ibn Hajar et beaucoup d’autres savants sont d’avis que ce sont des synonymes tant littéralement que sur le plan terminologique (lughatan wa istilâhan).
– Selon d’autres savants encore, ce sont deux catégories distinctes. 

Mais Ibn Hajar met en évidence que la plupart du temps, lorsque les savants disent d’un hadîth qu’il est :
— « fard« , ils veulent en fait dire qu’il est d’un type bien précis de « fard« , qui est le : « fard mutlaq »
— « gharîb« , ils veulent dire qu’il est du second type de « fard« , qui est le : « fard nisbî« 


Ses catégories :
On divise le « gharîb » en deux catégories selon le niveau de la chaîne où il y a un seul rapporteur (tafarrud). Ces deux catégories sont : le gharîb (ou fard) mutlaq et le gharîb (ou fard) nisbî

I. Le gharîb (ou fard) mutlaq
C’est le hadîth dont la chaîne ne compte qu’un seul rapporteur au niveau de sa base (asl)*. 
Quant aux niveaux suivants, il y a deux possibilités : 
— Soit il n’y a qu’un seul rapporteur à tous les autres niveaux
— Soit il y a plusieurs rapporteurs à un ou plusieurs autres niveaux
*Le « asl«  d’une chaîne, c’est le niveau où il y a le compagnon. Lorsqu’un compagnon est le seul (parmi les compagnons) à relater un hadîth, on qualifie donc ce dernier de gharîb mutlaq

Par exemple, le hadîth : « (La valeur d’) une action dépend de l’intention qui la sous-tend« ​.
Seul le compagnon ‘Umar ibn ul-Khattâb l’a relaté. 

II. Le gharîb (ou fard) nisbî
C’est le hadîth dont la chaîne ne compte qu’un seul rapporteur à un des niveaux qui se situent après celui de la base (asl). C’est-à-dire qu’il y a plusieurs rapporteurs au niveau de la base, mais qu’à un des niveaux suivants il n’y a qu’un seul rapporteur.  

Par exemple, le hadîth que rapporte Mâlik de az-Zuhrî de Anas ibn Malik : que le Messager de Dieu (que Dieu le bénisse et le salue) est entré à La Mecque, l’année de la victoire, portant un casque.
Seul Mâlik le relate de az-Zuhrî. C’est donc un hadîth où il n’y a qu’un seul rapporteur mais à un autre niveau que la base.

D’autres catégories de gharîb nisbî :
Il y a des hadîth gharîb qui peuvent être qualifiés de gharîb nisbî, car le caractère « unique » du rapporteur n’y est pas absolu mais relatif (en arabe : « nisbî« ) à quelque chose en particulier (bi-n-nisbati ilâ shay’in mu’ayyan). Les voici :
— Le hadîth qu’un rapporteur fiable (thiqa) est le seul à relater.
Par exemple, lorsque les savants disent : « aucun rapporteur fiable ne l’a relaté si ce n’est untel ». 
​— Le hadîth qu’un rapporteur spécifique est le seul à relater d’un rapporteur déterminé.
Par exemple, quand les savants du hadîth disent : « untel est le seul à rapporter (ce hadîth) d’untel ».
Ce type de hadîth est qualifié de gharîb nisbî même s’il est par ailleurs relaté par d’autres chaînes (c’est-à-dire qu’il y a d’autres rapporteurs qui le relatent d’autres rapporteurs). 
​— Le hadîth que les rapporteurs d’une ville ou d’une région spécifique sont les seuls à relater.
Par exemple, quand les savants du hadîth disent : « Les mecquois / les habitants du Shâm sont les seuls à relater ce hadîth ». 
​— Le hadîth que les rapporteurs d’une ville ou d’une région spécifique sont les seuls à relater des rapporteurs d’une autre ville ou région. 
Par exemple, quand les savants du hadîth disent : « Les habitant de Basra sont les seuls à relater ce hadîth des Médinois », ou encore : « les habitants du Shâm sont les seuls à relater ce hadîth des habitants du Hidjâz« . 


Une autre classification du hadîth gharîb : 
En fonction de si c’est seulement la chaîne qui est gharîb ou le la chaîne ainsi que le contenu qui le sont, il y a deux types de hadîthgharîb : 
– I. Le « gharîb matnan wa sanadan » : c’est le hadîth dont un seul rapporteur a relaté le contenu.
– II. Le « gharîb sanadan » (lâ matnan) : par exemple, c’est le hadîth dont un groupe de compagnons a relaté le contenu (donc le contenu n’est pas gharîb), mais qu’un rapporteur est le seul à relater d’un autre compagnon (donc la chaîne est gharîb).

C’est au sujet de ce type de hadîth que at-Tirmidhî dit : « (ce hadîth est) gharîb par cette chaîne » (gharîb min hâdha-l-wadj’h).


Les livres dans lesquels on retrouve beaucoup de hadîth gharîb :
Musnad ul-Bazzâr
المعجم الأوسط de At-Tabrânî


Les compilations les plus célèbres de hadîth gharîb : 
غرائب مالك de Ad-Dâraqutnî
الأفراد de Ad-Dâraqutnî
السنن التي تفرد بكل سنة منها أهل بلدة de Abû Dâoud as-Sidjistâni


Wallâhu A’lam (Dieu sait mieux)

Sources :
– Taysîru Mustalahi-l-Hadîth de Mahmûd at-Tahhân
Maison Islam